La prière du « Notre Père »

Jeudi 5 novembre : « La prière du Notre Père »
Rendez-vous à Saint Germain des Prés à 19h pour la messe suivie de la soirée.

Voici le topo de Sophie Voisin

Je me suis très largement inspirée du livre du Cardinal Barbarin et bien sûr, du Catéchisme de l’Eglise catholique.

En 1966, catholiques, orthodoxes et protestants adoptent une traduction commune du « Notre Père ». C’est cette prière œcuménique que vous avez apprise et que nous disons à chaque Eucharistie. Elle diffère un peu, vous l’avez sûrement remarqué, du texte d’Evangile où Jésus donne cette prière à ses apôtres; et ce texte diffère légèrement lui-même selon les traductions.

« “Vous donc, priez ainsi : Notre Père qui es dans les cieux, que ton Nom soit sanctifié, que ton Règne vienne, que ta Volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Donne-nous aujourd’hui notre pain quotidien. Remets-nous nos dettes comme nous-mêmes avons remis à nos débiteurs. Et ne nous soumets pas à la tentation ; mais délivre-nous du Mauvais. » (Mt 6, 9‑13)

« Il leur dit : “Lorsque vous priez, dites : Père, que ton Nom soit sanctifié ; que ton règne vienne ; donne-nous chaque jour notre pain quotidien ; et remets-nous nos péchés, car nous-mêmes remettons à quiconque nous doit ; et ne nous soumets pas à la tentation.” » (Lc 11, 2‑4)

C’est l’oraison dominicale, (de « dominus ») : le Seigneur nous l’enseigne, et nous pouvons la considérer comme la prière de Jésus. Nous la rapprocherons de la grande prière dite « sacerdotale » de Jésus à Gethsémani, en Jn 17

C’est par excellence la prière de l’Eglise, qui trouve naturellement une place significative dans la liturgie des sacrements du baptême et de la confirmation, mais aussi de l’Eucharistie.

Construction

Remarquons d’abord qu’il y a sept demandes, en deux grandes parties, l’une en « tu » et l’autre en « nous », précédées d’une introduction. Dans la première, on trouve le Nom de Dieu, son Règne, sa Volonté. Puis après la charnière, « donne-nous », une deuxième partie plus obscure, qui décrit une lutte.

L’embolisme (du grec emballo, insérer un mot) que nous enchaînons à la suite du texte évangélique depuis Vatican II se trouve dans les apocryphes.

La doxologie (« parole de gloire ») termine les prières juives et chrétiennes. Il est très probable que Jésus, en tant que Juif, terminait sa prière par une doxologie. Les protestants ont gardé cette tradition et ont attiré notre attention sur ce point et depuis Vatican II nous avons repris cette habitude. C’est un rappel de l’enseignement de Jésus.

> Les trois cercles

Si on associe les demandes deux par deux, la première avec la dernière :

Notre Père,

Qui es aux cieux – Libère-nous du Mal : Mort/Vie : Cercle de Dieu et de Satan

Que ton Nom soit sanctifié – Ne nous soumets pas… : (ce sont les « kerroubim », les chérubins, qui se répondent en clamant « saint, saint, saint… » et nous disons : avec les anges et les archanges…) : cercle des anges et des démons

Que ton règne vienne –Pardonne-nous nos offenses : cercle des hommes

Que ta volonté soit faite… – Donne-nous aujourd’hui : cercle central : Jésus

- Le cercle de Dieu

Le Satan est celui qui se met en travers (diabellen : se jeter en travers du chemin). c’est sa première fonction. Il est le Père du mensonge « Le serpent répliqua à la femme : “Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! » (Gn 3, 4). Enfin Jésus le dit « homicide » (Jn 8, 44)

Les deux phrases ne peuvent pas être mises en balance car le Mal est déjà vaincu, même si sa puissance est encore redoutable. Et Jésus répond à Thomas qui lui demande de montrer le chemin vers le Père : je suis le chemin, la vérité, la vie : l’exact contraire de ce qui définit Satan, et affirme « maintenant le Prince de ce monde va être jeté dehors ; » (Jn 12, 31)

- Le cercle des anges et des démons

Sanctifier le nom de Dieu : l’homme en est incapable, c’est pourquoi avant le Sanctus nous disons : « avec les anges ». Dans Isaïe ce sont les kerroubim, les séraphins qui « se criaient l’un à l’autre ces paroles: “Saint, saint, saint est Yahvé Sabaoth, sa gloire emplit toute la terre.” »Is 6, 3)

Le 2ème cercle est celui du combat dévoilé lors de la première demande qui se situe à un autre niveau : ange sanctificateur contre ange destructeur.

- Le cercle des hommes

Nous pouvons soit construire le Royaume (« Que ton Règne… »), soit déchirer l’humanité (par nos offenses).

- Le cercle du Christ

Le Seigneur a accompli la volonté du Père, bien qu’il ait prié que le « calice de souffrance » lui soit épargné.

Le pain est la force qui nous permet de lutter contre la tentation et le démon.

> La première et la dernière demande

Dans les Béatitudes : la première et la dernière sont au présent, les autres au futur. La dernière (heureux les persécutés pour la justice, le Royaume des cieux est à eux). Durant sa vie, Jésus a été assoiffé de justice, artisan de paix, etc. Mais sur la croix il est persécuté pour la justice. La première et la dernière béatitude se font écho.

Les commandements : le premier pourrait suffire, il « contient » tous les autres ; le dernier porte sur la convoitise, racine de tous les maux : le combat pour obéir à Dieu et à ses commandements se déroule dans notre cœur : le premier et le dernier commandement se tiennent pour nous indiquer le lieu du combat spirituel.

Dans le Notre Père, nous pourrions nous contenter du premier verset qui « contient » lui aussi en quelque sorte tous les autres. Ou ajouter le dernier qui est son contraire.

Le NP en grec et en latin commence par le mot Père et se termine par le mot « Mal », Satan.

Le NP « à l’envers » en partant de la dernière demande et en remontant, nous parcourons une très belle montée vers le Père

> Délivre-nous du Mal : délivre-nous du diable

C’est peut-être la plus familière des demandes, elle est de plus répétée par l ‘embolisme : « Délivre- nous de tout mal… »

Cette demande fait écho à la lutte de Jésus pour nous arracher au Mauvais (« Je ne te prie pas de les enlever du monde, mais de les garder du Mauvais. »Jn 17, 15), et nous conduire au Père.

Les deux dernières demandes sont coordonnées dans leur logique : Ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous… Quand nous tombons dans le piège de la tentation , nous devenons prisonniers du mal. Alors nous nous tournons vers Dieu pour lui demander la grâce de la liberté… Il faut vérifier souvent sa liberté intérieure.

> Ne nous soumets pas…

- Dieu nous soumet-il à la tentation ? La traduction française peut prêter à confusion. Dieu ne se plaît pas à nous prendre au piège ! Ne nous soumets pas : ne nous laisse pas succomber à la tentation (ancienne traduction). En grec le verbe employé signifie « pas porté dans ». Dire « ne fais pas entrer » est différent de « fais qu’il n’entre pas » ; dans la traduction française il est difficile de placer la négation… d’où l’obscurité.

- Dieu éprouve, le diable tente.

Tentation : mot grec proche de épreuve. Toutes les langues ont essayé de surmonter la difficulté de traduction.

Dieu de temps en temps nous soumet à l’épreuve et nous demandons que l’épreuve ne soit pas trop dure. C’est aussi en raison de ce double sens du mot tentation que ce verset est difficile à traduire.

Paul le dit explicitement « Seulement, Dieu nous ayant confié l’Evangile après nous avoir éprouvés, nous prêchons en conséquence, cherchant à plaire non pas aux hommes mais à Dieu qui éprouve nos cœurs. » – (1 Th 2, 4).

Cette épreuve est saine, tous les parents le font avec leurs enfants avant de leur confier une mission, pour savoir s’ils méritent leur confiance. Dieu fait de même puisqu’il nous confie des responsabilités (mission)

Une bonne traduction serait : fais que je n’entre pas dans la tentation ou dans le piège, ce qui rappelle « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation : l’esprit est ardent, mais la chair est faible.” » (Mt 26, 41).

Dans cette sixième demande du NP, nous pensons aux tentations du quotidien, mais nous devons aussi nous projeter au dernier jour ; même si nous tombons nous ne devons pas désespérer, car « Et Jésus leur dit : “Tous vous allez succomber, car il est écrit : Je frapperai le pasteur et les brebis seront dispersées. » – (Mc 14, 27). Voir aussi « “Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme froment ; mais moi j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères.” » (Lc 22, 31‑32) Mais entendons aussi à la fin du v. 32 : c’est dans la foi que tout se joue, et : « toi, donc… »

C’est vrai qu’après l’épreuve je comprends mieux les autres et que je peux mieux parler de la miséricorde de Dieu parce que je l’ai expérimentée.

> Pardonne-nous…

- Le pardon des offenses

C’est la clé de la victoire qui nous permettra d’accéder au Père. Les offenses sont inévitables mais si je pardonne, la Royaume des Cieux s’ouvre à moi. Concrètement pour la majorité d’entre nous, c’est la demande la plus difficile.

Jésus apporte du nouveau : l’AT disait : « œil pour œil, dent pour dent ». Cela limitait la vengeance, mais cela n’arrangeait pas vraiment les choses.

Le chap 18 de Mt offre un excellent commentaire de cette demande du NP : « “Si ton frère vient à pécher, va le trouver et reprends-le, seul à seul. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. S’il n’écoute pas, prends encore avec toi un ou deux autres, pour que toute affaire soit décidée sur la parole de deux ou trois témoins. » – (Mt 18, 15‑16)

Pour Jésus c’est la demande la plus exigeante, et il prend le temps de la développer longuement juste après l’enseignement du NP (« mais si vous ne remettez pas aux hommes, votre Père non plus ne vous remettra pas vos manquements. »Mt 6, 15)

Sur les sept demandes il n’en commente qu’une : celle-là. Il y revient au chap 18 (parabole du débiteur implacable, avec sa conclusion : « Alors Pierre, s’avançant, lui dit : “Seigneur, combien de fois mon frère pourra-t-il pécher contre moi et devrai-je lui pardonner ? Irai-je jusqu’à sept fois ?” Jésus lui dit : “Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante dix-sept fois.» (Mt 18, 21‑35)

- La plus grande difficulté

Remarque : on a ajouté « comme nous pardonnons aussi ». C’est un peu lourd mais on a voulu traduire un adverbe grec. Cependant il reste une faute : le grec dit : « comme nous avons pardonné ». Pour Jésus il faudrait que la victoire du pardon soit déjà totale dans notre cœur : si nous demandons pardon à Dieu, c’est que nous avons déjà pardonné à nos frères.

Le mot le plus difficile est ce petit comme.

- Les différentes formes du « comme »

Il y a aussi le comme de « sur la terre comme au ciel qui s’étend à toutes les demandes : « que ton nom… que ton règne… sur la terre comme au ciel. Ce sont des comme « descendants ». Le second comme est « montant » : ce qui est sur la terre sera de même au ciel ?! C’est un peu angoissant, car sur la terre, tout ne va pas si bien entre nous !

« Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » (Mt 5, 48) ; « “Montrez-vous compatissants, comme votre Père est compatissant. » (Lc 6, 36) ; « Je vous donne un commandement nouveau : vous aimer les uns les autres ; comme je vous ai aimés,» (Jn 13, 34)

Observer le commandement du Seigneur est impossible s’il s’agit d’imiter de l’extérieur le modèle divin. Il s’agit d’une participation vitale et venant du cœur à la sainteté, à la miséricorde, à l’Amour de notre Dieu. Seul l’Esprit qui est « notre vie » (« Puisque l’Esprit est notre vie, que l’Esprit nous fasse aussi agir. »Ga 5, 25) peut faire « nôtres les sentiments qui furent dans le Christ. Alors l’unité du pardon devient possible, nous pardonnons. (« Montrez-vous au contraire bons et compatissants les uns pour les autres, vous pardonnant mutuellement, comme Dieu vous a pardonné dans le Christ. »Ep 4, 32)

On peut pour mieux comprendre faire appel au « comme », celui du rapport entre Jésus et son Père. Jésus établit plusieurs fois une analogie entre ce qui se passe entre le Père et lui et entre lui et nous. Saint Paul, lui, dit que c’est possible : depuis notre baptême le Christ est vivant en nous et nous avons des forces que nous ne connaissons pas toujours.« et ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi. Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi. » (Ga 2, 20) et transposé : ce n’est plus moi qui aime… Le commandement de Jésus devient praticable. Si nous appliquons ce raisonnement au pardon, : Jésus est vivant en moi, il peut réaliser ce pardon. Souvent nous disons cette demande du NP en introduisant des restrictions au pardon qu’il faut donner. Mais si le Christ est suffisamment présent et vivant en moi il n’y a pas de restriction à mettre : voilà la clé du NP : – Ne séparons pas les deux « comme »

Ils se tiennent l’un l’autre car si cela doit se passer « sur la terre comme au ciel » c’est parce que l’Evangile affirme sans cesse que le Royaume est déjà parmi nous. Les derniers temps sont déjà advenus dans notre cœur (dimension eschatologique)

« De même que la pluie et la neige descendent des cieux et n’y retournent pas sans avoir arrosé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer pour fournir la semence au semeur et le pain à manger, ainsi en est-il de la parole qui sort de ma bouche, elle ne revient pas vers moi sans effet, sans avoir accompli ce que j’ai voulu et réalisé l’objet de sa mission. » (Is 55, 10‑11) : cette parole est comme le Royaume : Jésus, parole incarnée, ne remontera pas au ciel sans avoir accompli son effet.

Nous pouvons donc sans crainte prononcer cette demande : Jésus sois vivant en moi pour que je pardonne aussi totalement que tu as toi-même pardonné, et c’est ainsi que mon Père me pardonnera à moi aussi.

Dans le « comme » il y a toujours une comparaison. Mais il n’y a pas équivalence, comme si nous disions : il faut que nous pardonnions puisque Dieu nous pardonne. C’est parfois la même chose avec le mot réconciliation. Si je me réconcilie après une dispute ce n’est pas « comme » le sacrement de réconciliation ; ce n’est pas une explication avec Dieu après s’être fâchés avec lui. Il n’y a pas de parallélisme.

- Le pardon jusqu’au bout

Sur la croix, Jésus ait une ultime demande à son Père : « pardonne-leur… »

Nous pouvons dire au Père : « pardonne-nous comme Jésus te l’a demandé sur la Croix ; il est vrai que nous ne savons pas toujours ce que nous faisons.

« Le péché, on ne sait jamais ce que c’est » (Rémi Brague) Le péché ne se connaît qu’après coup, lorsqu’il est pardonné.

- Réfléchir à l’offense.

Pouvons-nous offenser Dieu ? n’est-il pas au-delà de toute offense ? de toute souffrance ?

St Thomas d’Aquin : « Dieu n’est pas offensé par nous, sauf quand nous agissons contre notre propre bien. »

Pour offenser des parents, il n’est pas nécessaire de leur manquer de respect ; voir son enfant se dégrader ou s’avilir suffit. C’est dans ce sens que nous offensons Dieu ; nous ne l’atteignons que dans une logique d’amour. Le pardon jaillit lorsque nous nous tournons vers lui, conscients de notre bêtise, et que nous disons « qu’est-ce que j’ai fait ! »

Si quelqu’un nous offense nous avons parfois du mal à pardonner, parce que nous sommes atteints dans notre intégrité. Dieu ne peut pas être atteint de cette manière. « Mais bien sûr que Dieu me pardonnera, c’est son métier ! » (H. Heine) c’est une boutade, mais cela dit bien que Dieu est tout amour, tout pardon.

- La source du pardon

Il s’agit d’aller plus loin que de ne pas faire le mal (demandes 6 et 7), mais de répondre au mal par le bien.

Pardonner : par-donner ; par = partout. Le pardon est le don qui va jusqu’au bout, le véritable amour est un don que rien n’arrête.

La source du pardon c’est le pardon que Dieu nous donne

- Le don, le pardon et l’abandon

C’est la logique de celui qui comprend vraiment qu’il est aimé par Dieu : Dieu donne, Dieu pardonne et je m’abandonne.

Si je laisse Dieu agir je suis libre face à toutes les situations.

C’est le seul moment du NP où nous sommes sujets de l’action : nous pardonnons. Le pardon est la clé de toutes nos relations : le don n’est possible que si l’on peut vivre le pardon ; le pardon permet au don de se faire dans la profondeur, dans la durée.

> Donne-nous aujourd’hui…

La demande centrale est du côté du nous mais ne fait allusion à aucun mal ; elle demande le pain comme une force pour lutter contre le mal, justement. Elle marque une charnière, résume la première partie et présente le pain comme un cadeau venu du ciel pour lutter sur la terre contre offense, tentation et mal. Ici se découvre le visage de Jésus, le « pain vivant descendu du ciel » (« Je suis le pain vivant, descendu du ciel. Qui mangera ce pain vivra à jamais. Et même, le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde.” »Jn 6, 51)

- Une nourriture et une force missionnaires

Amenés par Jésus vers le Père nous sommes renvoyés en mission dans le monde. (Messe : de missa, envoyés) Dieu n’a qu’un cadeau à faire, c’est le Christ (parabole des ouvriers de la 11ème heure : Dieu ne connaît pas l’échelle des salaires !)

- Redondance : aujourd’hui… de ce jour : encore un problème de traduction.

C’est la seule demande qui comporte « donne ». Je me tourne naturellement vers mon Père pour lui demander ce dont j’ai besoin.

Avons-nous vraiment faim ? Ou pensons-nous en fait à ceux à qui manquent la nourriture ou le toit… Il faudrait demander aussi la faim, faim de Dieu, faim d’amour, pour ceux qui ne cherchent plus Dieu

- De ce jour

En grec c’est un « hapax » (un mot qui ne se retrouve qu’une fois dans le NT et nulle part ailleurs chez les auteurs grecs). On ne le trouve qu’en St Luc et St Matthieu. « de ce jour » : dans la traduction latine de St Jérôme (Vulgate) il est traduit dans Matthieu par « quotidianum »,« quotidien » et dans Luc par « supersubstantialem », « surnaturel » : hésitation due au double sens de l’adjectif grec : « le pain pour vivre » ou « au dessus de l’être ».

Il s’agit bien des deux sortes de pain, nourriture du corps et de l’âme.

« de ce jour » signifie aussi « dont j’ai besoin jusqu’à demain »

Le pain d’aujourd’hui est en relation évidente avec la manne que les Hébreux reçurent dans le désert. Dans le chapitre 16 de la Genèse, Dieu donne à chacun selon ses besoins et chacun a à sa suffisance mais on ne fait pas de provision pour le lendemain : personne ne peut se reposer sur ses biens en matière spirituelle, c’est chaque jour qu’il faut venir vers le Seigneur et lui mendier notre pain.

- La spiritualité d’aujourd’hui

Il est bon que l’on trouve « aujourd’hui’ au cœur du NP car c’est bien « aujourd’hui » que Dieu nous attend. Ce qui m’est demandé c’est d’aimer aujourd’hui, et donc de me détacher du passé en le confiant à la miséricorde de Dieu, et ne pas s’inquiéter à l’avance de l’avenir. L’éternel est inscrit dans cette journée que je vis. Aujourd’hui : e mot des anges dans l’annonce aux bergers (« aujourd’hui vous est né un Sauveur, qui est le Christ Seigneur, dans la ville de David. »Lc 2, 11), dans la synagogue de Nazareth (« Alors il se mit à leur dire : “Aujourd’hui s’accomplit à vos oreilles ce passage de l’Ecriture.” »Lc 4, 21) et la conversation avec le Bon Larron (« Et il disait : “Jésus, souviens-toi de moi, lorsque tu viendras avec ton royaume.” Et il lui dit : “En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis.” »Lc 23, 42‑43)

> Sur la terre comme au ciel

On entre dans la 1ère partie du NP. Et les trois premières demandes pourraient recevoir une accolade, car le « sur la terre comme au ciel » s’applique aux trois premières demandes.

> Que ton Règne vienne

C’est à nous de faire vivre le royaume.

Les trois premières demandes en grec sont formulées au passif, Que ton nom soit sanctifié : par qui ? On pourrait essayer de traduire par « que soit arrivé » « que soit arrivant ». »Que soit accomplie ta volonté » Mais par qui ? Il s’agit d’un « passif divin » fréquent dans les Béatitudes :heureux… ils seront appelés fils de Dieu. Par qui ? Tout le monde le sait. Le passif demande un complément d’agent, et l’agent ici est Dieu.

Le NP est une apostrophe à Dieu : Seigneur, tu vois la misère sur le monde : ne peux-tu faire quelque chose pour défendre ta cause ? Nous demandons à Dieu la grâce pour qu’enfin son nom soit sanctifié, son règne vienne, sa volonté soit faite…

Lorsque nous sommes nombreux à dire oui, nous sommes un peuple. Avec cette dimension communautaire, le règne arrive. Ce règne est en quelque sorte la multiplication de la demande précédente. Faire venir le règne, c’est faire en sorte que chacun accomplisse la volonté de Dieu ; donc il y a des implications familiales, politiques et sociales.

- Dimension eschatologique du Royaume

Jean Baptiste puis Jésus disent aux Juifs : le Royaume est proche « Repentez-vous, car le Royaume des Cieux est tout proche.» (Mt 3, 2) : il est présent en nous, comme il est présent au ciel. Que demandons-nous dans le verset « Que ton règne vienne » ? « qu’après avoir soumis à son pouvoir les créatures, il remette aux mains de ta souveraine puissance, au règne sans limite et sans fin : règne de paix et de vérité, règne de grâce et de sainteté, règne de justice et d’amour. » (Préface de la fête du Christ-Roi) Pour la même fête, l’Eglise choisit trois passages d’Evangile pour les années A,B,et C qui éclairent la question :

Année B : dialogue de Jésus et de Pilate : « Pilate lui dit : “Donc tu es roi ?” Jésus répondit : “Tu le dis : je suis roi. Je ne suis né, et je ne suis venu dans le monde, que pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix.” Pilate lui dit : “Qu’est-ce que la vérité ?” Et, sur ce mot, il sortit de nouveau» (Jn 18, 37‑39). Tel est le règne : d’abord une lumière pour éclairer les esprits, un règne de vérité.

Année C : dialogue avec le bon larron « Et il disait : “Jésus, souviens-toi de moi, lorsque tu viendras avec ton royaume.” Et il lui dit : “En vérité, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le Paradis.” » –(Lc 23, 40‑43) un royaume du cœur : nous sommes dans le cœur de Dieu, c’est notre vraie place.

Année A : un règne des mains : « Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir» – (Mt 25, 31‑45) C’est le Royaume de la charité concrète.

> Que ta volonté soit faite

Dans le pain nous avons reconnu le Christ, celui qui accomplit parfaitement volonté de Dieu. Le chrétien est un autre christ ; il accomplit lui aussi la volonté de son Père, il est un bon pain pour les hommes. Suis-je un bon pain ?

- Faire la volonté de Dieu.

Au chap 4 de Jean le Christ parle à la fois du pain et de la volonté de Dieu : « Mais il leur dit : “J’ai à manger un aliment que vous ne connaissez pas.” Les disciples se disaient entre eux : “Quelqu’un lui aurait-il apporté à manger ?” Jésus leur dit : “Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et de mener son œuvre à bonne fin. » (Jn 4, 32‑34)

Le pain que l’on doit manger c’est l’accomplissement de la volonté de Dieu… et d’accomplir son œuvre, ce qui pour Jésus mène à Gethsémani.

- Jésus accomplit la volonté du Père

Regardons dans l’Evangile les moments où Jésus dit oui à son Père : « A cette heure même, il tressaillit de joie sous l’action de l’Esprit Saint et il dit : “Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir. » (Lc 10, 21), même si St Paul écrit : « Car le Fils de Dieu, le Christ Jésus, que nous avons prêché parmi vous, Silvain, Timothée et moi, n’a pas été oui et non ; il n’y a eu que oui en lui. » (2 Co 1, 19)

Nous avons besoin de contempler Jésus pour apprendre nous-mêmes à dire un vrai oui, et le traduire en actes.

- L’obéissance, pivot de notre salut. A qui devons-nous obéissance ? C’est clair pour les enfants ou les religieux. Or nous lisons que le monde a été sauvé par l’obéissance du Christ (« il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix ! »Ph 2, 8). Le Christ obéit à son Père et par conséquent aux pauvres, aux mendiants, aux malades… Quand un enfant crie dans son sommeil ses parents obéissent en se levant pour le rassurer. De même pour les époux, pour les prêtres aux chrétiens… Il faut obéir au premier venu, à celui que je croise sur ma route, en dehors de toute hiérarchie.

> Que ton nom…

Pour résumer, tout se joue dans le oui à la volonté du Père, puis dans la communion dans la construction du règne, et enfin dans la sanctification du Nom de Dieu.

La sanctification du nom de Dieu est la joie de ceux qui peuplent le Royaume. Elle est essentielle dans la prière sacerdotale de Jésus : « J’ai fait connaître ton Nom » : le nom c’est la personne (Dieu révèle son nom à Moïse : Ex 3, 13‑14)

Les parents donnent un nom à leur enfant.

Les juifs tous les matins font la prière du kaddish : sanctification du nom de Dieu. Ils ne prononcent pas ce nom, trop sacré.

- Sanctification du nom de Dieu

C’est ce que nos aînés, les anges et les saints, peuvent nous apprendre.

> Notre Père…

Dans d’autres langues c’est le mot Père qui vient en premier.

- Qui es aux cieux

Pas un lieu géographique. Les Juifs et nous après eux parlons de notre père Abraham, notre père Isaac… NP des cieux n’est pas de ceux-là. Mais surtout le ciel est pour nous une réalité métaphysique : il existe lorsque le règne de Dieu est présent définitivement.

- Père

« N’appelez personne votre Père sur la terre : car vous n’en avez qu’un, le Père céleste. » (Mt 23, 9

Même si nous recevons beaucoup de nos parents, ils sont des relais de la paternité de Dieu. C’est le sens de pro-créateurs, créateurs en second car Dieu seul est créateur. C’est pour la même raison que les prêtres sont appelés père : ils baptisent et célèbrent l’Eucharistie , ils nous transmettent une vie nouvelle dans le Christ.

- Le mystère de la paternité

Rejoint celui de la Trinité : ce n’est pas une question de calcul (3 en 1) mais de savoir si pour nous Dieu est un vivant, source d’amour qui se répand, transcendant la différence des sexes (cf le Fils prodigue de Rembrandt) La paternité est pour nous un mot fondateur et inépuisable.

- Un mot enraciné dans toute la Bible

Ce n’est pas une innovation du Nouveau Testament :

« Pourtant tu es notre père. Si Abraham ne nous a pas reconnus, si Israël ne se souvient plus de nous, toi, Yahvé, tu es notre père, notre rédempteur, tel est ton nom depuis toujours. » (Is 63, 16)

« Quand Israël était jeune, je l’aimai, et d’Egypte j’appelai mon fils. Mais plus je les appelais, plus ils s’écartaient de moi ; aux Baals ils sacrifiaient, aux idoles ils brûlaient de l’encens. Et moi j’avais appris à marcher à Ephraïm, je le prenais par les bras, et ils n’ont pas compris que je prenais soin d’eux ! Je les menais avec des attaches humaines, avec des liens d’amour ; j’étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson tout contre leur joue, je m’inclinais vers lui et le faisais manger. » (Os 11, 1‑4)

« Alors tu diras à Pharaon : Ainsi parle Yahvé : mon fils premier-né, c’est Israël. » (Ex 4, 22)

« Je serai pour lui un père et il sera pour moi un fils : s’il commet le mal, je le châtierai avec une verge d’homme et par les coups que donnent les humains. » (2 S 7, 14)

Dans le NT la notion de « tout-puissant » reste bien présente : un père qui s’intéresse au monde et à l’histoire des hommes :

- Accéder au Père par le Fils

C’est en Jésus que nous trouvons le bon rapport avec le Père. nous recevons l’esprit de filiation dans la grâce du baptême :

« Aussi bien n’avez-vous pas reçu un esprit d’esclaves pour retomber dans la crainte ; vous avez reçu un esprit de fils adoptifs qui nous fait nous écrier : Abba ! Père ! » (Rm 8, 15) ;

« Et la preuve que vous êtes des fils, c’est que Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils qui crie : Abba, Père ! » (Ga 4, 6)

Ce qu’est le Christ : un enseignant, un rabbi exceptionnel, un faiseur de guérisons miraculeuses, mieux il est mort pour nous, pour nous sauver,, mais plus précieux encore il est ressuscité. Mais l’essentiel est qu’il est le chemin vers le Père : le trésor du Christ est donc le mystère de sa filiation.

Pour marque-pages : permalien.

Les commentaires sont fermés.